Le département de la Loire n'est pas un long fleuve tranquille

 

Claude Janin

 

Discussion entre élus :

 

  • « Le Lyonnais, le Beaujolais et le Forez présentent ensemble une surface suffisante pour faire un très-beau département. 

  • Oui mais le « Le Forez, nous demandons avec instance de n'être point réuni avec [la ville de] Lyon sous une même administration ; nous consentons volontiers à nous joindre au Beaujolais ; mais nous ne voyons pas d’intérêt à être sous l’influence de Lyon 

  • Sans oublier la demande du bourg ou faubourg de la Guillotière d'être réuni au Dauphiné

  • Certes mais, dans l'une et dans l'autre supposition, il (est ) impossible de faire un département qu’avec le Lyonnais, et le comité [de constitution] croit convenable que les trois provinces fussent réunies, et que leur étendue, qui est d'environ 360 lieues [carrées], n'est pas excessive, eu égard à l'importance de la ville de Lyon, dont il était nécessaire de balancer l'influence. Mais quelle que puisse être la décision que vous preniez sur cet objet, elle n'altérera point essentiellement le département que le comité propose. »

  • C’est quoi cette discussion ? C’est les débats sur la réforme territoriale, la fameuse loi NOTRe ?

  • Eh non ! Ils auraient pu être enregistrés en 1789 ou 1790. Car ce que tu viens d’entendre reprend les propos de Mr Bureau de Pusy dans son discours lors de la séance du 8 Janvier 1790, devant l’assemblée nationale constituante. Il défendait l’idée de création d’un département Rhône-et-Loire. Et réfutait les arguments des élus du Forez qui ne voulaient pas d’un département dépendant de Lyon, car pour eux la capitale historique du forez était Montbrison.

  • Parce que les départements, qui les a créés ?

  • Justement, c’est dans la foulée de la révolution française, dès 1790, que l’assemblée nationale a créé les départements. Jusque là, les territoires étaient sous l’influence du clergé et de la noblesse. Or la république naissante avait besoin d’établir son autorité et ses compétences à travers des représentants locaux. Ils ont donc découpé la France en départements, avec un préfet à la tête de chacun. C’est ainsi que 83 départements ont été créé à la Révolution française, le 4 mars 1790 en application de la loi du 22 décembre 1789. Tu vois donc que les débats qui se passaient autour de Lyon et du forez avaient aussi lieu partout en France. 

  • Et le département Rhône et Loire, finalement, a-t-il été créé ?

  • Oui. En 1790. Car l’assemblée nationale a approuvé le projet présenté par Mr Bureau de Pusy le 8 Janvier. Et dès le lendemain, les députés du Lyonnais, Forez et Beaujolais, réunis en « comité départemental », ont pris la motion suivante   :

  • « Les Lyonnais), de Forez et de Beaujolais, assemblées en comité, ont arrêté et sont demeurées d'accord : 1° de ne faire qu'un département ; 2° d'établir six districts, savoir : l'un à Lyon pour la ville ; le second aussi dans la ville pour la campagne du Lyonnais ; le troisième à Montbrison ; le quatrième à Saint-Étienne ; le cinquième à Roanne, et le sixième à Villefranche. Le présent arrêté pris sous le bon plaisir du comité de constitution et de l'Assemblée nationale, 

  • Au début, Lyon n’est que provisoirement chef lieu du département. L’assemblée laisse aux électeurs locaux le soin de le désigner définitivement. Tout comme elle laisse aux électeurs de la « paroisse d’Arconsat », située en limite entre Forez et Auvergne, de décider à quel département ils veulent être rattachés.

  • Finalement, c’est un peu comme aujourd’hui. C’est des débats entre élus locaux et nationaux. 

  • Oui. Mais il est intéressant de noter que souvent les découpages proposés s’appuyaient sur des limites historiques. Dans le cas du département Rhône et Loire, c’était le regroupement des anciennes provinces du Lyonnais, du Beaujolais et du Forez. Elles même correspondaient au territoire du peuple celte des Ségusiaves.

  • Et aujourd’hui, ce fameux département Rhône et Loire, il est passé où ?

  • Il n’a pas duré longtemps. A peine trois ans. En 1793, la ville de Lyon se soulève et soutient la tentative de restauration de la royauté. En représailles, le 12 août 1793, un arrêté pris au quartier général de l'armée des Alpes près de Lyon, décidait la partition du département. On voulait ainsi réduire l'influence de Lyon en rébellion en soustrayant à son autorité les districts de Montbrison, Roanne et Saint-Étienne. Cette partition fut officialisée par la Convention nationale le mardi 19 novembre 1793.

  • Deux départements furent alors créés :

  • Le Rhône réunissant le Lyonnais et le Beaujolais (mais sans la commune de la Guillotière qui fut incorporée au département de l'Isère jusqu'en 1852, date de son rattachement définitif à Lyon

  • La Loire correspondant au Forez. 

  • Le seul autre cas de bidépartementalisation effectuée en France est celui de la Corse.

  • Et St Etienne était déjà chef lieu ?

  • Non. Au début ce fut Feurs, en tant qu’ancienne capitale historique ségusiave. Logiquement, c’aurait pu être Montbrison, elle aussi capitale historique, mais au Moyen-Age. Mais elle a subi aussi les représailles comme lyon, car elle l’avait suivi dans le soulèvement contre la convention nationale. Le décret de partition de l’armée des Alpes avait d’ailleurs rebaptisé la ville du nom de Montbrisé et avait décidé la destruction de ses remparts, sa destitution au rang de simple bourgade, ainsi que l’érection du panneau : « La ville de Montbrisé fit la guerre à la liberté ; elle n'est plus". 

  • Et après Feurs, quand est-ce que St Etienne est devenu chef-lieu ?

  • Pas tout de suite ! Il y eut d’abord Montbrison… malgré tout. Car dès le 11 prairial de l'année suivante (30 mai 1794), le temps des représailles s’est estompé. La Convention a d’abord rétabli Montbrison comme chef-lieu de district, ceci malgré les protestations véhémentes des Boënnais. Puis enfin le 6 fructidor, an IV (23 août 1795) la Convention rétablit Montbrison dans ses prérogatives de chef-lieu de département. Feurs n’a donc été chef-lieu que deux ans. L'ancienne capitale des comtes de Forez sera pendant soixante ans le chef-lieu de la Loire au grand dam des Stéphanois. Et en 1855, au vu de son importance économique, St Etienne devient chef lieu du départenent de la Loire… et cela fait 160 ans que ça dure.

  • Finalement, le département de la Loire n’est pas un long fleuve tranquille !

 

 

 

 

Sources : 

Village de Forez n° 28, octobre 1986

forezhistoire.free.fr/images/RhoneetLoire.pdf

Bertrand Lacroix - Les limites cantonales - Ed des Chemins du Passé